- Où tu vas ?
- Au nord de Melun.
- Allez monte, c’est sur mon chemin.
La fille regarde dans la cabine. Le type ne lui inspire pas confiance. Elle n’est pas sure de savoir pourquoi. Mais elle n’a pas le choix alors elle monte.
- Je me trompe ou j’ai bien l’impression que ça fait un p’tit bout de temps que tu traînes le long de cette route ?
- Tu parles, je commençais même à me demander si quelqu’un s’arrêterait…
La gamine s’enfonce dans le siège en skaï. Une puanteur lui brûle les narines. Envie de vomir. L’habitable empeste. Plusieurs strates d’odeur mais c’est un parfum de parmesan rance qui l’emporte haut la main.
- … Qu’est ce que je hais les voyages !
- T’as quel age ?
- Dix neuf. Et toi ?
- Soixante passés.
- Tu les fais pas.
- Les voyages forment la jeunesse… T’aimes les explorateurs ?
La fille regarde l’homme bizarrement. Elle se débarrasse de ses chaussures.
- Les explorateurs ?
- Tu ne devrais pas faire du stop toute seule. C’est risqué on sait jamais sur qui on peut tomber.
- J’ai une arme de défense…. Dans mon sac.
- C’est bien beau d’avoir une arme mais encore faut il avoir le cran de s’en servir. C’est pas donné à tout le monde.
- Et toi et t’es tout seul ?
L’homme ne répond pas. Il regarde la route. Les arbres qui défilent.
- Il n’est pas un peu grand ce camping-car pour un homme seul ?
L’homme ne dit toujours rien. Ses doigts tambourinent doucement sur le volant.
- C’est pas commun un homme seul dans un camping-car.
- ...
Il se met à tomber de la flotte. Un rideau de pluie noir comme de la suie. La température extérieure est de sept degrés. C’est indiqué sur le thermomètre du tableau de bord. La fille est contente de plus être dehors.
- Tu mets pas tes lumières ? Je sais pas comment tu fais pour rouler sans lumière. C’est qu’on y voit presque rien.
- ....
- Tiens je n’ai pas fait attention quand tu t’es arrêté pour me prendre mais tu viens de quel coin ?
- …
Silence. Un silence qui fait mal aux oreilles.
- T’es pas très causant, toi. C’est quoi le problème ? Dur de la feuille ?
Et elle rigole comme une truie. Y a pourtant rien de drôle.
- Je peux mettre la radio ?
Elle allume le poste. Jean-Luc Lahaye. Papa chanteur
Puis très vite des grésillements.
- Marche pas ce truc ! C’est comme pour les lumières je sais pas comment tu fais pour rouler sans musique.
- C’est quoi ton prénom ?
- Isabelle mais mes amis m’appellent Isa...
- Continue a blablater, Isa, et je te traîne dans la couchette et te baise.
*
L’homme gare le camping-car sous les lampadaires d’une station service. Une lumière froide et bleuâtre. Glauque. Il est debout le sac à l’épaule. Un grand type chauve derrière son comptoir.
- Pas trop tard pour manger ?
L’homme assit devant son assiette. Un portable qui sonne. Un tube de Tecktonik. Ça s’arête et ça recommence.
- Vous décrochez pas ?
L’homme lève les yeux de son jambon-frite. Il s’essuie la bouche avec une serviette. Pas un mot.
- Votre téléphone sonne alors je suis d’accord sur l’idée que vous ne vouliez pas décrocher mais vous ne regardez même pas qui essaye de vous joindre ?
De nouveau la musique au fond du sac. L’homme sort le téléphone. Un Nokia à coque fuchsia avec des paillettes et des petits personnages en plastiques qui pendouillent. Sur l’écran, c’est écrit Zoé.
L’homme retire la batterie.
- Et bah, vous aimez pas être dérangé !
- Je peux finir de manger sans que l’on m’emmerde ? Demande l’homme.
- Vous venez d’où ?
- Si on te le demande tu diras que tu sais pas
- Pourquoi .... Pourquoi on me le demanderait ?
- Je dis ça pour que vous arrêtiez de me faire chier.
L’homme prend une carte IGN sur le présentoir. Il la déplie.
- Ajoutez ça sur ma note.
*
- Vous avez si y a des carrières ou des grottes dans le coin ? Demande l’homme.
- Des carrières…. Des grottes ?
- ...
- Du côté de Nemours. Un peu avant Fontainebleau. Une carrière de sable que l’on appelle le Puiselet.
- C’est fréquenté comme endroit ?
- Le week-end y a bien des jeunes qui descendent dans le trou pour y faire Dieu seul sait quoi.
Martèlement de la pluie sur le toit.
Assourdissant.
- Et le jeudi ?
- Oh le jeudi doit pas y avoir foule…
L’homme range la carte dans le sac à dos.
- … Alors c’est ça mon vieux, vous voulez jouer les explorateurs ?
L’homme sort un porte-monnaie. Encore plus rose que le téléphone.
- T’as tout pigé. Les explorateurs.
- Le Puiselet c’est un coin tranquille y a pas à dire. Je parie que si quelqu’un planquait un corps c’est pas demain la veille que les flics le trouverait.
- T'as envie de causer toi on dirait ?
- On voit pas souvent du monde ici.
- Tu m’as l’aire d’être un petit futé alors je vais te faire une confidence.
- Une confidence ?
- Est-ce que t’as idée de la dernière chose que j’ai explorée ?
- Euh...n..non … je… je sais pas.
L’homme boit la dernière goûte de son café.
- Et bah figure toi que c’est le cul d’une nana. Une petite nana. Pas plus de vingt piges. Elle faisait du stop sur la N7. Au niveau de Montargis.
- Vous… vous plaisantez ?
- ....
- Oui, vous plaisantez ! Ouf... C’est que vous m’avez foutu une de ces frousses. J’ai cru que vous étiez un déséquilibré qui aurait foutu le camp de son asile d’aliène et qui se ferait un petit voyage...
Le pompiste rigole. L’homme ne bouge pas et dit :
- Je hais les voyages et les explorateurs.
- Ça me fait une belle jambe.
Et il continue à se marrer puis regarde le parking et la nuit. Obscurité épaisse et sans étoiles. Le camping-car gare au milieu du parking. Seul.
- Dites mon vieux, je sais pas si vous avez fais bien gaffe mais je crois bien que vous avez paumé vos plaques.
L’homme fait mine de regarder son véhicule. Puis se lève.
- Vous venez pas de loin au moins ? Parce que c’est pas bon de voyager sans plaque.
L’homme sort sans dire un mot.
Le pompiste respire enfin. Il vient de vivre un enfer. Sans savoir pourquoi ce mec lui a foutu les pétoches pendant plus d’une heure. Il allume la télé. Chaîne info. La météo d’abord. Le temps va pas aller en s’améliorant. L’édition du soir. Le plan épervier. Un skizophrène en cavale. En route pour Paname au volant d’un camping car. Une famille massacrée sur une aire d’autoroute. Le type est dangereux. Très dangereux.
Le pompiste prend son téléphone.
Il voit le camping-car faire demi tour et venir se garer le long de la vitrine.
Et c’est maintenant que la boucherie commence. |